Valentyn Frechka a regardé les feuilles tombées dans les rues comme une matière première plutôt qu’un déchet. Parti d’une expérience scolaire en Ukraine, son procédé extrait leur cellulose pour fabriquer du papier, des sacs et du carton.

Tout le monde voyait un tapis de feuilles. Lui a vu une usine potentielle.

Chaque automne, les trottoirs, les parcs et les places se couvrent de feuilles. Elles sont balayées, rassemblées, transportées, compostées ou parfois brûlées. Dans le regard ordinaire, elles annoncent la fin d’une saison. Pour Valentyn Frechka, elles ont commencé à représenter autre chose : une matière fibreuse qui pourrait entrer dans la fabrication du papier.

L’idée paraît presque trop simple. Si le papier dépend de cellulose végétale et si les feuilles contiennent elles aussi de la cellulose, pourquoi ne pas tenter de récupérer cette fibre avant que le déchet soit perdu ? La réponse n’était pas cachée dans un grand laboratoire. Elle se trouvait au sol, sous les chaussures de millions de personnes.

Valentyn Frechka observe un bouquet de feuilles mortes dans une forêt
Valentyn Frechka observe les feuilles qui ont déclenché son idée. Photographie documentaire fournie pour cette édition.

À seize ans, une question de classe devient une obsession

L’étincelle dans les Carpates

L’Office européen des brevets rapporte que Frechka a grandi dans un village de l’ouest de l’Ukraine, au contact de la nature. Pendant sa scolarité, il découvre les biopolymères et comprend que la cellulose utilisée par l’industrie papetière provient largement du bois. Au cours d’une randonnée dans les Carpates, les feuilles tombées autour de lui rendent la question immédiate : pourrait-on obtenir une fibre utile à partir de cette matière abandonnée ?

Une expérience qui refuse de rester scolaire

Il commence à travailler sur le problème à seize ans, avec l’encouragement de son professeur de chimie. Les premiers essais ne constituent pas encore une entreprise. Ils ressemblent davantage à ce que sont les inventions avant le succès : des feuilles broyées, des mélanges, des échecs, des résultats irréguliers et la patience nécessaire pour recommencer. Le projet entre ensuite dans des concours scientifiques nationaux et dans la Junior Academy of Sciences of Ukraine.

Des mains gantées rassemblent des feuilles mortes dans un parc
Avant de devenir matière première, les feuilles doivent être collectées séparément et protégées des contaminants. Photographie illustrative fournie pour cette édition.

Le premier défi n’est pas chimique : il est logistique

Une feuille ramassée au hasard n’est pas une matière industrielle prête à l’emploi. Les feuilles urbaines peuvent être mouillées, mélangées à la terre, au sable, aux branches, au plastique ou aux déchets de rue. Leur composition varie selon les espèces, la saison, le climat et le lieu de collecte.

Pour construire une filière crédible, il faut donc organiser la matière avant de la transformer : définir les lieux de collecte, éviter les feuilles contaminées, séparer les éléments indésirables, contrôler l’humidité et conserver la biomasse dans des conditions qui limitent sa dégradation. L’innovation ne vit pas seulement dans une formule. Elle dépend d’une chaîne capable de livrer une matière suffisamment propre et régulière.

Reconstitution de Valentyn Frechka examinant des feuilles collectées par des agents municipaux
La ville peut devenir le premier maillon de la chaîne : collecte, tri et acheminement des feuilles. Scène photoréaliste fondée sur le visage réel de Valentyn ; ce n’est pas la photographie d’une opération municipale précise. Illustration originale — THE BECOMING.

De déchet municipal à ressource locale

Une dépense peut-elle devenir une valeur ?

Les villes consacrent chaque année du temps, du matériel et de l’argent au ramassage des feuilles. Une partie est compostée et peut retourner au sol, ce qui reste utile. Mais lorsque les volumes dépassent les débouchés locaux, ces feuilles deviennent un flux à gérer. Releaf propose d’en détourner une fraction vers une autre utilisation : la fibre papetière.

Ne pas opposer toutes les solutions

Transformer des feuilles en papier ne signifie pas qu’il faudrait retirer chaque feuille des sols. Dans les espaces naturels, les feuilles nourrissent les organismes, protègent la terre et participent au cycle des nutriments. La promesse concerne surtout les feuilles déjà collectées dans les zones urbaines. La question responsable n’est donc pas “faut-il ramasser toutes les feuilles ?”, mais “que faire de celles que les villes ramassent déjà ?”.

Une femme rassemble des feuilles mortes dans un panier
Ce que l’on considère comme une corvée saisonnière peut aussi devenir la récupération d’une ressource. Photographie illustrative fournie pour cette édition.

La transformation commence par nettoyer, broyer et assouplir

Selon la description technique publiée par l’Office européen des brevets, les feuilles sont d’abord nettoyées, broyées puis assouplies. Le but est de libérer la structure fibreuse sans traiter la matière comme de simples copeaux de bois. Une étape chimique modérée fait intervenir notamment de l’hydroxyde de sodium, du peroxyde d’hydrogène et de l’acide acétique.

Ces noms peuvent sembler spectaculaires, mais leur présence ne suffit ni à prouver qu’un procédé est “propre” ni à le condamner. L’évaluation dépend des concentrations, de l’énergie utilisée, de la récupération des produits, du traitement de l’eau et des résidus. Releaf affirme avoir conçu un procédé évitant les produits les plus agressifs de certaines filières traditionnelles ; cette performance doit être mesurée sur l’ensemble de la production.

Valentyn Frechka verse une caisse de feuilles sèches dans un bac de traitement
Valentyn Frechka alimente un premier dispositif de traitement avec des feuilles sèches. Photographie documentaire fournie pour cette édition.

Extraire la cellulose sans prétendre que la feuille est déjà du papier

La cellulose est l’un des grands matériaux de construction du monde végétal. Ses longues chaînes moléculaires contribuent à la solidité des cellules. Mais une feuille contient également de la lignine, des pigments, des minéraux et d’autres composants. Il faut isoler une fraction fibreuse, la purifier et la rendre compatible avec la formation d’une feuille de papier.

L’Office européen des brevets indique que la pâte obtenue est mélangée à des biocharges avant d’être transformée en papier destiné notamment aux sacs et au carton. La feuille morte n’entre donc pas entière dans un sac fini. Elle traverse une suite d’opérations mécaniques et chimiques qui convertissent une biomasse irrégulière en matériau industrialisable.

Valentyn Frechka examine des fibres extraites de feuilles
Entre la feuille et la feuille de papier se trouve l’étape décisive : isoler une matière fibreuse utilisable. Photographie documentaire fournie pour cette édition.

Le chiffre qui a fait le tour du monde

2,3 tonnes de feuilles pour une tonne de cellulose

D’après l’Office européen des brevets, le procédé de Releaf peut produire une tonne de cellulose à partir d’environ 2,3 tonnes de feuilles mortes. L’institution compare cette quantité de cellulose à celle qui exigerait traditionnellement l’abattage d’environ dix-sept arbres. Ce chiffre explique la puissance du récit : un déchet saisonnier devient une alternative partielle à une ressource forestière.

Ce que la comparaison ne dit pas toute seule

Une équivalence de matière n’est pas encore une analyse complète de l’environnement. Il faut aussi compter la collecte, le transport, le séchage, l’énergie, l’eau, les produits de traitement, les déchets et la durée de vie du papier. Le potentiel est remarquable, mais la véritable preuve écologique repose sur une analyse de cycle de vie transparente, comparée à des papiers conventionnels et recyclés produits dans des conditions comparables.

Reconstitution de Valentyn Frechka devant une ligne pilote transformant des feuilles en pâte puis en papier
De gauche à droite : feuilles triées, matière fibreuse, puis bande de papier. Reconstitution pédagogique et photoréaliste fondée sur le visage réel de Valentyn ; elle ne reproduit pas une usine Releaf documentée. Illustration originale — THE BECOMING.

Le papier naît lorsqu’une invention devient un procédé répétable

Un échantillon réussi peut tenir dans une main. Une usine doit produire la même qualité pendant des milliers d’heures. La résistance, la rigidité, la couleur, l’absorption de l’encre, l’aptitude au pliage et la compatibilité avec les machines doivent rester suffisamment stables malgré la diversité des feuilles collectées.

C’est ici que le projet cesse d’être uniquement celui d’un jeune chimiste. Il devient un problème de génie industriel : préparer la pâte, contrôler les paramètres, mélanger les fibres, former la feuille, la presser, la sécher puis la convertir en sacs, boîtes ou calages. L’invention ne vaut à grande échelle que si elle peut être répétée avec une qualité et un coût acceptables.

Deux jeunes expérimentateurs présentent des feuilles et un sac en papier lors d’une exposition
Une image fournie des premières années du projet montre le passage de la feuille brute à un objet en papier. Photographie documentaire fournie pour cette édition.

Releaf Paper : sortir du laboratoire

Frechka a cofondé Releaf Paper en 2020. L’entreprise a cherché des partenaires capables de fabriquer des produits commercialisables pendant qu’elle développait sa propre technologie. Associated Press a présenté le projet au CES 2023 parmi les jeunes entreprises ukrainiennes qui avaient continué à travailler malgré la guerre.

Le passage au marché change toutes les exigences. Un client n’achète pas seulement une histoire inspirante : il attend des dimensions précises, une résistance constante, des volumes livrés à temps et des preuves environnementales vérifiables. Les photographies de piles de papier et d’emballages rappellent ce basculement. La découverte devient sérieuse lorsqu’elle commence à supporter le poids du réel.

Valentyn Frechka devant un véhicule chargé de feuilles de papier et de carton
Le prototype devient concret lorsque les échantillons quittent la table d’essai et commencent à remplir des commandes. Photographie documentaire fournie pour cette édition.

La guerre oblige le projet à changer de pays, pas de direction

Après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022, Frechka s’installe en France et poursuit le développement de l’entreprise avec ses partenaires. L’Office européen des brevets indique que la production avait alors été externalisée depuis l’Ukraine tandis que Releaf vendait ses produits en Europe et dans d’autres marchés.

Cette partie de l’histoire compte parce qu’elle montre une autre forme de transformation. Une invention née dans une salle de classe ukrainienne doit survivre au déplacement, reconstruire un réseau, trouver de nouveaux partenaires et continuer à convaincre. Releaf ne devient pas moins ukrainienne en travaillant depuis la France ; elle devient le témoignage d’une idée qui refuse d’être arrêtée par la rupture.

Portrait éditorial de Valentyn Frechka présentant plusieurs disques de papier aux teintes naturelles
Les teintes et textures possibles du matériau sont mises en scène avec Valentyn. Composition photoréaliste fournie pour cette édition ; illustration, pas photographie d’une gamme certifiée.

Du papier brun à l’emballage des grandes marques

Des produits concrets

Le terrain naturel du matériau est l’emballage : sacs de courses, boîtes, plateaux, calages et papier kraft. Ces produits n’exigent pas toujours la blancheur ou la finesse d’un papier graphique haut de gamme et peuvent valoriser une teinte naturelle. L’entreprise présente aussi la matière comme biodégradable et travaille sur différents formats issus des fibres de feuilles.

Des clients ne sont pas encore une révolution industrielle

L’Office européen des brevets cite parmi les clients ou collaborations de Releaf des groupes tels que L’Oréal, Chanel, Samsung, Schneider Electric et Weleda. Ces noms démontrent un intérêt commercial réel. Ils ne prouvent toutefois pas que le papier de feuilles a déjà remplacé le papier conventionnel à grande échelle. La taille des commandes, la part exacte de fibre de feuilles et les résultats environnementaux doivent rester lisibles pour que la communication ne dépasse pas la preuve.

Portrait éditorial de Valentyn Frechka avec un sac et des emballages fabriqués à partir de feuilles
Sacs, boîtes et supports d’emballage montrent le terrain commercial visé par Releaf Paper. Composition photoréaliste fournie pour cette édition ; les inscriptions visibles relèvent de l’illustration.

À 23 ans, la reconnaissance européenne

Le 9 juillet 2024, l’Office européen des brevets attribue à Valentyn Frechka la deuxième place du Young Inventors Prize. Il a alors 23 ans et reçoit 10 000 euros. L’institution récompense le procédé qui transforme les feuilles mortes en papier et sa capacité à répondre simultanément à deux problèmes : la gestion d’un déchet urbain et la pression exercée sur les ressources forestières.

Cette précision corrige une confusion possible avec l’édition suivante : Frechka a été finaliste et deuxième du prix en 2024, pas lauréat du Young Inventors Prize 2025. La distinction ne crée pas l’invention, mais elle lui donne une visibilité internationale et oblige aussi le public à regarder de plus près ce qui a réellement été réalisé.

Valentyn Frechka tient le trophée de sa deuxième place au Young Inventors Prize 2024
À 23 ans, Valentyn Frechka reçoit la deuxième place du Young Inventors Prize 2024 de l’Office européen des brevets. Photographie documentaire fournie pour cette édition.

Les questions difficiles que le succès ne doit pas cacher

Combien de kilomètres les feuilles peuvent-elles parcourir avant que leur transport efface une partie de l’avantage ? Que se passe-t-il lorsque la récolte saisonnière diminue ? Comment la pâte réagit-elle à des mélanges d’espèces différents ? Les eaux de procédé sont-elles récupérées ? Quelle part de fibre recyclée ou d’autres matières entre dans chaque produit final ?

Ces questions ne sont pas des attaques contre l’innovation. Elles constituent le chemin normal entre une idée puissante et une nouvelle industrie. Une entreprise de matériaux doit publier des données comparables, faire contrôler ses affirmations, préciser les limites de ses produits et montrer que la qualité reste constante lorsque les volumes augmentent.

Et si les feuilles n’étaient que le début ?

L’approche ouvre une famille de possibilités plus large que les parcs urbains. La publication de l’Office européen des brevets évoque l’intérêt pour d’autres déchets agricoles, comme certaines tiges de plantes. Le principe général est le même : rechercher de la cellulose dans des résidus qui existent déjà plutôt que créer une nouvelle pression sur les terres uniquement pour produire de la fibre.

Toutes les biomasses ne sont pas interchangeables. Chacune possède sa composition, son humidité, ses contaminants et sa géographie. Mais la méthode intellectuelle peut voyager : observer un flux oublié, comprendre sa structure, développer un traitement adapté puis construire un marché capable de l’absorber.

The Becoming view : il n’a pas inventé les feuilles, il a changé leur destination

Le génie de cette histoire n’est pas de fabriquer quelque chose à partir de rien. Il est de reconnaître une valeur là où le système voyait déjà une fin. Les feuilles étaient présentes avant Valentyn Frechka. La cellulose aussi. Les villes les ramassaient depuis longtemps. Ce qui manquait était la connexion entre ces réalités.

À seize ans, il a posé une question. À vingt-trois ans, cette question avait traversé les concours, une entreprise, une guerre, un changement de pays et la scène de l’Office européen des brevets. Le papier de feuilles ne remplacera pas à lui seul toute l’industrie forestière. Mais il démontre quelque chose de plus vaste : parfois, devenir commence lorsque quelqu’un refuse d’appeler déchet ce qui peut encore avoir une direction.

MORE FROM SPOTLIGHTALL MEDIA DESKS